Alexander Lernet-Holenia

Menü

Fantastique et héraldique

Postface Jean-Jacques Pollet: Alexander Lernet-Holenia: Le Comte Luns, Christian Bourgois éditeur, France, 1999; ISBN 2-267-01504-8)

Publié en 1955 et dernier grand texte d' A. Lernet-Holenia, Le Comte Luna est une "fiction d'actualité": roman du désarroi de l'immédiat après-guerre et de la mauvaise conscience autrichienne.

Le jugement d'Alexander Jessiersky sur "l'occupation allemande" (sic) n'est pas différent de celui de Philipp Branis, le héros hofmannsthalien du Comte de Saint-Germain (Christian Bourgois éditeur, 1994): l'installation de la dictature national-socialiste vérifie le pressentiment de la laideur du réel. Mais tandis que Branis ne survit pas à l'Anschluss, la défiance de Jessiersky s'étend à toute la période de la prétendue dénazification et reconstruction démocratique. La victoire des Alliés et la "libération" n'ont pas fondamentalement effacé la laideur du réel, mais confirmé au contraire que le monde appartenait désormais aux" commerçants qui, de temps en temps, se font la guerre". Il semble que le processus de dégradation, qui, comme on le sait, s'enclenche selon A. Lernet-Holenia avec la chute de la monarchie habsbourgeoise - racontée dans L'Étendard (À paraître chez le même éditeur) -, soit irréversible. Mais par rapport à d'autres récits d'avant-guerre, le constat est ici dressé par un personnage qui, loin d'être un représentant nostalgique de la société aristocratique, patticipe - et même profite cyniquement -, en vertu de sa situation sociale, de l'évolution moderne. Le héros holénien n'est plus étranger à son temps; il y est impliqué, sans doute à son corps défendant, mais à ses risques et périls.

Alexander Jessiersky apparaît en tout cas beaucoup plus compromis dans la laideur nazie que Philipp Branis. Par sa faute ou, simplement, en raison de son indifférence, le comte Luna meurt en camp de concentration. Jessiersky se reconnaît coupable, comme il dit, "par indolence" - l'aveu vaudrait-il pour toute la nation autrichienne? - et le Revenant, dès lors, sera la figure de sa mauvaise conscience.

L'histoire de Luna, pas plus que toutes celles des autres romans de Lernet construits sur le "revenir" d'un au-delà - Cuba dans Mars en Bélier (Christian Bourgois éditeur, 1990), Hagen dans L'Homme au chapeau, le comte de Saint-Germain, etc. -, ne se confond cependant pas avec le modèle "classique" de l'histoire de revenant. Même si l'essentiel du récit est focalisé sur Jessiersky, l'anachronie de la structure narrative ainsi que les interventions auctoriales persuadent facilement le lecteur qu'il a affaire à un délire de persécution. Jessiersky lui-même conquiert d'ailleurs certains moments de lucidité où il prend conscience de sa paranoïa et s'avoue que ce fantôme dont il se dit victime n'est qu'un fantasme, un double de son propre moi: perdu dans les conjectures sur la généalogie de l'Autre, il finit par confondre les ancêtres de celui-ci avec les siens propres, ce qui le conforte dans "l'impression étrange de ne faire qu'un avec son ennemi mortel". La spéculation généalogique - une obsession de Lernet que l'on retrouve dans tous ses romans, mais qui est ici plus présente qu'ailleurs, peut-être même encombrante - doit être comprise comme un travail de l'imaginaire, où la chronologie s'abolit dans l'étymologie, la mythologie - Luna, en fin de compte, signifie "lune" et représente, littéralement, le portrait manquant dans la galerie familiale de Jessiersky. L'histoire de revenant est relativisée non seulement par le mode de narration, mais par l'intrigue elle-même. Les "apparitions" reposent toutes sur des méprises, à la limite du grotesque: un vieux monsieur pervers qui distribue des bonbons à une petite fille dans un jardin public, un amant qui fait un bruit d'armure en s'enfuyant par le grenier... Autant de parodies d'apparitions spectrales qui, de surcroît, sont à l'origine de meurtres en série. L'histoire de revenant devient ainsi, en quelque sorte malgré elle, un roman criminel. La littérature policière - que côtoient bon nombre de romans de Lernet-Holenia, tels Le Régiment des Deux-Siciles, J'étais Jack Mortimer ou encore Les Îles sous le vent - fournit ici comme l'envers trivial, le succédané ironique d'une improbable histoire de fantôme. Mais tout ceci ne signifie pas pour autant que le fantastique soit véritablement désavoué. Il se joue simplement à un autre niveau.

Que le comte Luna soit mort depuis longtemps et qu'il nourrisse le fantasme du héros ne lui enlève rien, d'abord, de son caractère menaçant. Alexander Jessiersky devient un dangereux meurtrier pour tenter d'échapper à son poursuivant imaginaire; mais ce faisant, il devient l'objet d'une poursuite réelle de la part de la police - si bien qu'il tue, en fait, autant pour faire exister Luna que pour se débarrasser de lui. Comme pour Philipp Branis dans Le Comte de Saint-Germain, le meurtre est un sursaut dérisoire pour se soustraire au poids du passé, se prouver à soi-même sa souveraineté... En vain. L'ultime vision, dans le labyrinthe des catacombes romaines qui rappelle les souterrains du Konak de L'Étendard, interprète toute l'existence du héros en termes de fatalité personnelle et de quête d'identité: à travers toute sa conduite, Alexander Jessiersky n'a jamais cherché, "sans le savoir", qu'à se faire admettre dans la maison de ses ancêtres, pourtant (ou justement) de réputation douteuse. Cette prédestination n'a rien à voir avec un quelconque déterminisme: ce n'est pas la généalogie elle-même qui dicte l'existence, mais l'image que l'on s'en fait, que l'on en donne - une sorte d'héraldique.

La parenté d'A. Lernet-Holenia avec son ami Leo Perutz est ici évidente. Les fictions de Perutz, elles aussi, recueillent un certain nombre de thèmes du répertoire fantastique classique qu'elles varient et détournent au profit de la mise en scène d'une fatalité privée, expression d'un tourment de culpabilité - Grumbach dans La Troisième Balle, Josch dans Le Maître du Jugement dernier ou encore Demba dans Le Tour du cadran (Christian Bourgois éditeur, 1988). Chez les deux romanciers, l'histoire naît à chaque fois de la menace virtuelle que représente le passé; mais chacun d'eux traduit évidemment celle-ci à sa manière - globalement, le héros pérutzien souffre d'un "trop peu", son parent holénien d'un "trop plein" de souvenirs - et, surtout, n'accorde pas au sujet tout à fait la même marge de manoeuvre. Tandis que Perutz enchaîne irrémédiablement son personnage - la structure narrative "circulaire" du Tour du cadran illustre l'idée que s'il était donné à l'individu une seconde vie, celle-ci ne serait pas différente de la première -, Lernet-Holenia accorde encore une ultime responsabilité morale à l'individu face à l'Histoire: même si le remords de Jessiersky à l'égard de Luna n'est qu'une pièce dans la construction de son "blason" personnel, ce n'est pas un acte politique indifférent.

Tout cela pour nous convaincre, en tout cas, que Lernet-Holenia ne saurait être considéré comme un épigone tardif de la littérature fantastique "début de siècle", à la Gustav Meyrink, qui s'éteint vers 1930 avec l'avènement du nazisme. Avec lui comme avec Perutz, le fantastique s'est sécularisé, c'est-à-dire dégagé de la problématique et des effets du surnaturel. Il ne verse pas pour autant dans les exercices de style d'un Artmann, par exemple, qui joue simplement avec les bribes des grands mythes saccagés, Dracula ou Frankenstein. Le code fantastique, chez Lernet-Holenia, conserve sa pertinence mais au second degré, comme mode d'interrogation de l'inscription d'une fatalité privée dans l'Histoire. La leçon du Comte Luna est qu'une histoire de revenant est encore possible, même - et peut-être surtout - après Auschwitz.